Le blog d’un animal mâle qui aime : Paris, le bruit des haricots verts que l’on équeute, le Petit Robert, ouvrir une vieille armoire, French & Saunders, le champagne, ses cravates Burberry reprisées, le premier café de la journée, Les Nuls l'Emission, courir dans la neige comme un gamin, les raccourcis clavier, la compagnie des livres, Ella Fitzgerald, son araignée au plafond, l'étreinte d'un homme, l’autodérision, Wall-e, lézarder au soleil, les poncifs :)

samedi

Roger a dit bisous



Depuis quelques semaines, nous recevons à l'hôtel des appels anonymes. A la voix, aux gloussements à peine dissimulés qui font irruption dans la communication, je devine des ados oisifs, pas très au point sur leur fausse demande de réservation. Les appels reçus sont masqués. Las, je suggère à mon interlocuteur de s'acheter une vie ou de jouer à chat perché avec ses copains. Parfois je les mets en attente. Le temps qu'ils se lassent et raccrochent.

Et puis il y a Roger. Appelons-le Roger. Au sein de l'équipe, tout le monde a eu son lot de noms d'oiseaux, de menaces, de ta-mère-ceci ou ta-mère-cela.

Mon collègue Aurellien a le sens de la repartie que je n'ai pas. Il assaisonne l'animal de répliques aussi cruelles qu'inutiles car Roger ne se lasse pas : son répertoire d'insultes est inépuisable.

Mais le malheureux n'a pas pensé à masquer son numéro.

Je fomente une petite revanche. Sur Leboncoin, je mijote une fausse petite annonce et vends un iPhone pas cher. Je prépare une description aux petits oignons, ajoute la mention "pas sérieux s'abstenir". Sur AdopteUnMec et Badoo, je fabrique un profil aguicheur. Chaque fois, je donne son 06 en pâture. Nous inscrivons également son numéro pour tous les démarchages téléphoniques possibles et imaginables. Roger reçoit bientôt, on l'espère, on se bidonne d'avance, l'appel de sociétés de courtage, d'assurances, de banques, de voyantes, d'épavistes. Rira bien qui rira le dernier.

L'histoire prend brusquement un tournant étonnant.

Ce soir, Roger appelle. Aurellien décroche et active le haut-parleur. S'ensuit sous mes yeux ébahis une conversation aussi banale qu'hallucinante. Ils parlent de la pluie et du beau temps, de la cérémonie d'hommage rendu à Johnny.
- Je te laisse, j'ai du monde, conclut mon collègue.
- Je peux appeler demain ?
- Vers 7h ?
- Ok, bisous, bye.

Pendant mon absence, Aurellien me dit avoir réfléchi à la question, inquiet de jouer comme moi le jeu du harceleur, de répondre à l'agressivité par davantage d'agressivité. Il a pris Roger entre quatre oreilles, lui a expliqué pourquoi ses appels étaient méchamment inutiles, lui faisaient perdre son temps et son humeur. La lumière a jailli et Roger a dit bisous. Je me pince encore pour croire à cet improbable miracle : un pont jeté entre deux parties a priori irréconciliables.

Comme quoi tout n'est pas perdu.

lundi

Où je ramène ma fraise, des tomates vertes et deux merveilleux cornichons

Hier matin, quelque part à Marseille.

Sur la terrasse de l'appartement que mon homme et moi avons investi à Marseille, je sirote un verre de chardonnay, je songe au verre de bonheur, le joli nom du vin sud-africain que j'avais acheté au Cap et bu à la santé de l'amie qui m'avait aidé dans mon escapade en forme de coup de lune, au bout du monde. Bercé par la petite danse du store bleu et le tac-tac des rouges-gorges dans le jardin de la résidence, je pense aux petits riens que je moissonne chaque jour.

Cueillir les tomates vertes qui deviendront tarte salée, confiture ou chutney.

Troquer les outils modernes contre un bloc de papier et un stylo pour rédiger la lettre à une amie.

Me faire lire les lignes de la main par une cliente et la prendre dans mes bras pour lui dire au revoir prenez soin de vous.

Accepter la gentille invitation à s'abreuver au beaujolais chez Joëlle et Julia qui ont mis les petits plats dans les grands.

Boire le soleil du matin.

Humer le parfum d'une rose.

M'abîmer dans la lecture d'un roman.

Acheter une vieille boîte en fer verte et lui trouver un usage.

Me rouler par terre pour jouer avec la chienne.

Contre vents et marées, qu'il giboule ou qu'il mistrale, je continue de m'émerveiller des petits riens du quotidien, des premières fois à tout âge, des mêmes nuages qui rosissent ou s'effilochent sous mes yeux ébaubis.

Je ne manque hélas pas de maugréer contre le sombre cornichon qui jette n'importe quoi n'importe où, qui consomme à tout-va sans agiter son neurone, qui bouscule, qui insulte, qui se croit seul au monde, qui gaspille sa misérable et courte vie à pourrir celle des autres.

Pas plus tard qu'avant-hier au marché. Une dame et son toutou. J'interpelle la dame :
- Vous avez perdu quelque chose, dis-je, désignant le bel étron fumant de son compagnon à quatre pattes.
S'ensuit un dialogue de sourds. J'ai mis le nez de la dame dans le caca de son chien, elle se justifie, m'abreuve d'arguments de m----. Bah voyons, dis-je, faisons n'importe quoi, puisque d'autres comme vous salissent la voie publique, continuons.

Autour de nous, personne ne moufte. Je pisse dans un violon mais j'ai dit à la cornichonne le fond de ma pensée.

Au supermarché, en bas de chez-nous, un olibrius resquille et se retrouve en tête de file. J'ai la mauvaise idée de ramener ma fraise pour lui faire savoir qu'il y a quelques règles à respecter en ce bas-monde : dire bonjour, merci, et faire la queue comme tout le monde. Même dialogue de sourds.
- Les règles sont faites pour être enfreintes, éructe-t-il.
- Ah ?! Dans ce cas, pourquoi passer par la caisse ? Partez sans payer, dis-je sous le regard circonspect des deux caissières.
- Ah mais non, je suis voisin, fanfaronne le gars.
Les bras m'en tombent. Je les ramasse et je rentre chez moi.

Au diable la crétinerie. Au diable la crotte qui fait office de comprenette à la dame ou au gars. 

Revenons à nos moutons, revenons au goût des merveilles.

Je n'avais pas prévu de proposer à Amélia la lecture du billet précédent (lien). Je craignais d'empiéter, de surprendre et décevoir. J'improvise. Elle est débordée mais toujours professionnelle et cordiale. Dans la file qui mène à son comptoir, j'ai derrière moi quatre ou cinq clients qui trépignent d'impatience. Mon tour venu, je dis bonjour comment allez-vous ? Elle répond ça va bien merci; comme vous le constatez, comme d'habitude, rien ne fonctionne. Je parle à voix basse : j'ai écrit une petite chronique où vous apparaissez, je vous rassure, je n'ai mentionné ni xxxxxxx ni xxxxxxx. Je peux vous l'envoyer par mail ? Un immense sourire illumine son visage. Elle ne sait comment me remercier, se dit très touchée, elle a hâte de lire ça.

Les emplettes sous le bras, je m'en vais m'asseoir à une table de café pour poser sur le papier le brouillon de ce billet.


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Mise à jour 23/11
Amélia a lu Amelia et ses dix bras ou le bon d'achat et m'a laissé ce message :
Laurent bonsoir,
Je vous remercie pour tout ce que vous avez si bien dit. Je suis flattée et aussi touchée par cette attention toute particulière que vous m'accordez dans votre blog.
Je suis toujours soucieuse du travail bien fait et là, je me dis que ce n'est pas vain. Mille mercis et au plaisir de vous revoir.
Amélia

Thierry m'a envoyé un message via l'outil de messagerie en colonne de droite de ce blog :
Bravo, je viens de lire le clin d'œil sur Amélia et c'est très juste. Je suis au même magasin et c'est un livre complet d'anecdotes que vous pourriez réaliser sur notre clientèle. Il y a de quoi se régaler ou partir en dépression tous les jours. J'adore ce clin d'œil, merci, ça fait du bien !
Cordialement,
Thierry


mercredi

Amélia et ses dix bras ou le bon d'achat





Je vais vous raconter une petite histoire de ma vie ordinaire. Ceux qui sont intolérants non pas au gluten ou au lactose mais à la gentillesse, à la bienveillance, voire à la simplicité des gens et des choses, passez votre chemin.

Mon chemin, ce matin, devait se faire à pied. Vingt minutes pour me rendre à la grande enseigne dont je vous narre un minuscule épisode dans deux paragraphes. J'ai finalement opté pour le vélo en libre service qui me tendait le guidon en bas de la rue. Ce furent donc dix minutes barbe au vent et bon d'achat dans la poche de mon blouson.

J'ai bien fait de changer d'avis car ce billet n'existerait pas, le retour de ce blog aurait encore été repoussé aux calendes grecques. Pour les Marseillais, c'est un froid glacial qui s'installe dans la ville (titre le quotidien La Provence), pour moi qui ai connu la grisaille et la froidure à Paris, j'évoquerais plutôt un froid tout simple sans épithète sans superlatif. J'ai répété trois fois froid (répétez trois fois après moi : trois fois froid), peu me chaut.

Je dis bonjour à Amélia qui tient l'accueil de cette grande enseigne que je visite régulièrement depuis mon installation à Marseille. J'ai tout de suite accroché avec Amélia. Professionnelle, rapide, efficace et excessivement aimable mais sans jamais une once de mièvrerie. Elle est d'un calme et d'une douceur qui tranchent avec sa rapidité, son efficacité. Vous me direz, l'un ne va pas sans l'autre, vous aurez raison et Amélia en est la preuve vivante. Avec toujours un trait d'esprit ou un mot gentil.

Fourrageant dans mes poches de blouson, de pantalon, je cherche le bon d'achat que j'étais venu dépenser. En vain. Je remémore ma main sur ce bout de papier dans une poche que, bêtement, je n'avais pas zippée. Autant l'emporte le vent.

Je tente ma chance auprès d'Amélia qui est débordée et lui demande : avec ma carte de fidélité, vous n'avez pas moyen de le réimprimer ? Une grimace signifiant j'aimerais bien mais je ne peux pas déforme son visage. Las, je dis tant pis pour moi, je n'avais qu'à faire attention. Je lui tends mes achats. C'est un accueil qui fait office de caisse, elle scanne les articles, répond au téléphone, appelle au micro Jean-Christophe du rayon bidule à rejoindre son rayon bidule, demande à Olivier passant par là d'arroser s'il te plaît les plantes qui font peine à voir. Et si ça ne me plaît pas ? Eh bien tu le fais quand même, lui rétorque-t-elle tout en farfouillant dans son ordinateur. J'ai compris qu'elle avait décidé d'enfiler son habit de magicienne pour faire réapparaître mon bon d'achat disparu. Amélia continue d'agiter ses dix bras pour satisfaire le maximum de clients. Elle dit non fermement mais avec pédagogie. Elle dit oui avec plaisir bonne journée madame. Elle rappelle Jean-Christophe qui est toujours attendu au rayon bidule.

Puis elle finit par sortir de son chapeau de prestidigitatrice le bon d'achat de onze euros que le vent m'avait raflé. Elle m'adresse un sourire énigmatique, candide et me dit posément : "Je n'ai rien fait, ok ?" Je réponds avec un clin d'œil et la remercie discrètement, si tant est qu'un clin d'œil puisse être discret.

Le plus incroyable dans cette histoire ordinaire, c'est qu'en rentrant, à pied cette fois-ci, parcourant le kilomètre et demi séparant la grande enseigne de mon domicile, sans follement chercher, j'ai remis la main sur le fameux bon d'achat portant nom et prénom de votre serviteur qui avait échu sur un coin de trottoir (le bon d'achat, pas votre serviteur).

La prochaine fois, j'offrirai peut-être une boîte de bonbons à Amélia. Ou le lien de ce billet de blog. Ou les deux.


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Mise à jour 21/11
La suite : Où je ramène ma fraise, des tomates vertes et deux merveilleux cornichons.


Le vieux monsieur au caddie customisé


Ce Gif n'a presque pas de rapport avec le billet qui suit

Mercredi matin, quartier de la Timone, à Marseille.

Les interminables files d'attente aux caisses de supermarché ne plaisent à personne. Les clients rouspètent. Les caissières respirent le nuage toxique d'ondes produites par les jérémiades ou par l'impatience collective, silencieuse, refoulée. L'employée nous signale soudain qu'à l'autre bout de l'allée une collègue vient d'ouvrir sa caisse. Personne ne bouge. Elle souffle son mécontentement. Les gens sont flegmatiques, détachés, ou pas tout à fait réveillés. C'est peu commun mais j'aime les files d'attente. Pour l'activité qu'elle propose : la rêverie, la contemplation de mes pairs, des paniers toujours dégueulasses, des produits frais déposés à la va-vite et qui finiront hélas à la benne, des ingrédients longs comme le bras des bonbons séduisant le chaland sur sa dernière étape avant la sortie, des stars de pacotille figurant en une des magazines télé. Ou la conversation avec mes compagnons d'attente.

J'offre au vieux monsieur de passer devant moi. Même cabossé par la vie, il ne se départit pas d'une bonhomie communicative. Il pose sur le tapis ses deux articles, des chips et une grappe de raisins et me montre, fiérot, le caddie qu'il a bricolé. Il a ajouté deux roues sur le devant pour faire office de déambulateur et lui éviter ainsi de s'encombrer de béquilles. Il a lesté l'avant d'un kilo de plomb pour l'empêcher de basculer. A l'arrière, un siège qu'il déplie pour s'asseoir quand il veut faire une pause sur son trajet du retour. Il accroche un clignotant de chaque côté, un rouge puis un blanc. Je le félicite pour son ingéniosité, lui signifie que je garde volontiers son idée pour plus tard.

A la sortie du supermarché, nous échangeons encore quelques mots, il me dit qu'il va acheter son journal, papoter un peu avant de rentrer chez lui à deux pas, il prend congé de façon sonore en actionnant un klaxon Mickey, dernière surprise logée dans son caddie customisé.




La dame avec une chiffonnade de plastique sur la tête

Une pensée dans ma rue, Paris

Mon humeur paresseuse butine les bribes d'un tableau démesuré, sombre et chatoyant à la fois, la poésie de minuscules instants volés. Au détour d'une impasse, un plant de persil partage l'asphalte avec un mégot qui a poussé là par l'opération du Saint-Esprit. Vagabonde, une boule plumeuse de pissenlit vole au vent, se poserait presque sur l'épaule de la dame couronnée d'une extravagante chiffonnade de plastique, rue Bréa. Au lieu d'attendre au salon de coiffure que la chimie n'opère, la dame sirote un verre de cidre à la terrasse de la crêperie attenante. Je parcours deux petits kilomètres à vélo jusqu'à la rue Mouffetard, je me laisse porter jusqu'à la boutique de vrais-faux souvenirs parisiens fabriqués en Chine, la bien-nommée Obj'ai trouvé. Je trace encore ma route et chine un je t'aime sur un mur défraîchi de la rue de Sévigné. Je glane un C'est l'été, j'en d'août écrit à la craie bleue sur un trottoir de la rue Lamarck. J'attends des amis et j'observe mes voisins de tablée. Il lit Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar, elle lit France-Dimanche. En couverture Johnny Hallyday refuse de s'alimenter. Je me serais peut-être abîmé dans l'empathie si mes amis n'avaient brusquement paru. Nous buvons la bouteille de vin blanc de l'amitié. Elle porte en bandoulière le soleil pour sourire et un sac brodé de fleurs et d'une maxime naïve comme je les aime : La vie est belle. En rose, évidemment.

La vie est belle, par Danielle

vendredi

Des smileys et des cœurs plein les mirettes





Sarah s'est vue mourir. Un matin que je travaillais à l'hôtel où elle séjourne avec Michel depuis quelques semaines, elle happe mon attention alors que je suis occupé avec d'autres clients. Elle ne se sent pas bien, pas bien du tout. J'abandonne mes clients pour accompagner Sarah jusqu'à sa chambre. Elle tousse à s'en faire péter les poumons, elle peine à respirer. Elle s'allonge sur le lit, je lui tiens compagnie le temps que Michel nous rejoigne et prenne le relai.

Nous appelons les secours. Qui arrivent assez vite et c'est heureux. Sarah me demande si l'on peut emprunter l'ascenseur de service pour éviter les regards indiscrets. Je l'accompagne jusqu'au véhicule des pompiers. Elle manque s'étouffer mais entre deux quintes de toux, elle s'écrie : ne me lâchez pas, s'il vous plaît, je vous en supplie, Laurent, ne me lâchez pas. Je lui tiens la main, la réconforte à ma façon, maladroite mais sincère.

Sarah est revenue des urgences, elle y a passé quelques nuits blanches. Elle va mieux.

Elle m'offre de contempler les feux d'artifice avec Michel depuis la terrasse de leur suite. Je décline l'invitation. Pour plein de raisons idiotes.

Quand Sarah passe à la réception c'est un sourire rayon de soleil et une bise claquée de la main envoyée avec candeur et générosité à l'équipe présente. J'ai changé d'avis. J'ai accepté de rejoindre mes clients qui retournent le don d'hospitalité au réceptionniste dont c'est le métier.

- Je ne sais pas pourquoi. Je n'osais pas, lui dis-je. Par timidité peut-être.
- Tout ça c'est des conneries, rétorque-t-elle en balayant mes arguments d'un revers de la main.
- C'est exactement ce à quoi j'ai pensé quand je vous ai envoyé ce SMS.

C'est le grand soir du 14 juillet, elle part faire quelques emplettes et me le signale d'un clin d'œil complice. Mes yeux pétillent d'anticipation. Sarah revient une baguette de pain sous le bras. Devant mes collègues et d'autres clients perplexes, elle rompt le pain et me tend le quignon tout chaud que je grignote vite fait.

Sur leur terrasse, à boire et à manger. Et la Tour Eiffel qui va emplir les mirettes des 500 000 spectateurs massés sur le Champ-de-Mars, jeter de la poudre à nos yeux éblouis, des feux d'artifice en forme de smileys et de cœurs, trente minutes de joie partagée. 

Bras dessus bras dessous, Michel à sa gauche et moi à sa droite, Sarah s'émerveille de tant de beauté. Elle m'apporte régulièrement un bout de pain surmonté d'une tranche de saucisson, elle remplit mon verre. Telle une petite fille de huit ans, elle tricote les superlatifs, fait des wow, des c'est-magnifique, des qu'est-ce-que-c'est-beau, elle partage son bonheur d'être en vie et en bonne compagnie.

Nous refaisons le monde et mettons Paris en bouteille jusqu'à trois heures du matin.



mardi

Voisin, voisine, pas tranquilles

Je croise sur son napperon une part de pizza qui se dore l'anchois au soleil.
 
Je n'habite pas encore à Marseille mais j'ai déjà adopté des voisines, celles de mon ami.

Mon ami et ses drôles de dames de voisines qui activent parfois le plan anti-cafards et se chargent à tour de rôle de faire déguerpir les squatteurs du hall d'immeuble qui par leur caquetage, leur fumette, jour et nuit, nous empêchent de lire de dormir ou de penser.

Les voisins se suivent et ne se ressemblent pas.

Le vieux cornichon de l'étage en-dessous qui déplace ses meubles ou lance une lessive à 4h du matin. Quand on lui dit bonjour il aboie : quoi ! me parlez pas, je me mélange pas avec des gens comme vous. On l'a surnommé le vieux qui attend la mort. C'est pas sympa mais c'est comme ça.

Le voisin patient occasionnel de l'hôpital psy d'à côté qui hurle sans relâche sur son ectoplasme de mère ou supplie sa voisine de lui prêter 2€.

Le gros tout nu d'en face.

Ou le voisin dont je ne connais pour le moment que les sommations à ses rendez-vous galants : "Alleeeeeez ! Fais-moi un bisou !"

Le gars du quartier qui te propose d'acheter les déjections de ton chien.

La nana pas tranquille qui demande si tu as mis des agrafes dans le courrier que tu t'apprêtes à poster. Elle a peur des agrafes. Elle préfère les trombones.

La voisine joviale qui découpe sur les cartons de pizza les "bons pour" et invite ses voisins chez Zazza. On sirote du rosé frais on grignote des pizzas, on cancane sous le chant des cigales qui "s'époumonent" pour couvrir le tohu-bohu de la circulation boulevard Baille.

La même voisine qui brique l'entrée de l'immeuble parce que le bailleur 13 Habitat pour ne pas le citer n'envoie plus personne depuis trois mois. Le même bailleur qui demande un devis pour le remplacement de deux ampoules. Un devis !

La gentille dame qui m'envoie des sms pour dire "c'est lundi, bises" ou "c'est mercredi, bises" ou "il va pleuvoir, bises" ou me suggère d'emporter une cigale dans ma valise pour Paris. Je la croise qui se bidonne en tapotant les sms qu'elle m'envoie. Elle me raconte ses courses, la planche à repasser qu'elle a laissée à mi-chemin chez le marchand de fruits et légumes. Il fait trop chaud. Elle est déjà chargée comme un âne. Je vais la lui chercher.

Je croise sur son napperon une part de pizza qui se dore l'anchois au soleil.

Chez le maraîcher, on me voit traverser la boutique une planche à repasser sous le bras et on taquine le patron : j'ignorais que tu vendais des meubles.

dimanche

Les mains de mon père


Ces mains ont semé planté bêché cueilli pétri,
Elles ont ramassé des cèpes, les ont cuisinés,
Ces mains ont chassé pêché ramé écrit construit,
Elles ont aimé ses frères, sa sœur, ma mère,
Il s’en est fallu de peu pour qu’elles ne touchent plus,
et n’essuient plus de larmes.
J’ai effleuré ces mains sur un lit d’hôpital,
j'y ai puisé la force de continuer à vivre, aimer et rire.

Papa, ce poème, tu ne le connaissais pas.
Les mots qui l'irriguent sont une preuve de l'amour que je te porte.
Une sorte de rempart que j'érige contre la maladie qui t'abîme.
Ce que je vais te dire te semblera bien naïf, venant de moi, un presque jeune homme bien portant, qui ne connaît pas, comme toi, dans sa chair, dans son âme, la souffrance, la privation de ses capacités d'antan...

Mais je te le dis avec amour :

Tu es vivant, tu as sous les yeux, auprès du cœur une femme, deux enfants, trois merveilleux anges que sont tes petites-filles, un jardin que tu ne pourras certes pas modeler entièrement selon ton désir mais qui te réserve ses éclats de surprises, de bonheur. Tu as à portée de main ces mésanges, rouges-gorges et chardonnerets, que tu guettes du coin de l'œil, cette chatte que tu as apprivoisée et qui accourt à ton approche des arbres fruitiers endormis. Ce jardin ou un autre. Ces ingrédients qui attendent de se frotter à ton inventivité, ton talent de cuisinier.
Et les millions d'instants qui éveillent ton amour de la vie et ton âme d'enfant.

Aujourd'hui je reprends ce texte et tu n'es plus là,
Je pense à toi.

Je suis d'humeur à prêter forme aux nuages

Depuis le Pont de la Concorde, on distingue le Louvre,
Notre-Dame, la Coupole de l'Institut de France, le Musée d'Orsay

Le Pont Alexandre III, le Grand Palais

Nuages
C'est l'été avant l'heure. Touristes et Parisiens investissent terrasses de cafés, parcs et berges de la Seine. On sort la petite robe, le bermuda, le chapeau, les espadrilles. On consomme du rosé à bord de péniches, on étend sa petite nappe vichy, on entrechoque des flûtes en plastique, on oublie cinq minutes le désastre du monde. Balançant les pieds au-dessus de l'eau, j'attends Jonathan et Joan. Je suis d'humeur à prêter forme aux nuages.

J'observe un canard,
Catalina y voit un cœur,
LaurentAix une botte de 7 lieux,
Jeff distingue un navire pirate,
Fanny un drakkar, 
Jordan imagine une poule,
Val perçoit un Casper allongé, 
MissUnderstood un gentil dragon,
Céline W aperçoit un canard-dragon,
M-Christine me propose de changer de lunettes,
Alain V me soupçonne d'avoir abusé du pétard,
Fred, pour sa part, voit un nuage.


mardi

1 cadeau écolo

Cueilli le 22 mai 2017 en Charente (merci Sophie)

Un trèfle à quatre feuilles.

Je ne sais pas si ça porte chance.

L'important c'est la poésie des petites choses, l'important c'est le brin d'herbe ou la rose.

Pour le cadeau en question il n'y a eu ni ouvrier ni enfant exploité. Il n'y a pas eu d'emballage plastique, de papier bulle. Pas d'avion pas de cargo ou de transport polluant. La seule particule fine en cause ? L'acrostiche composée par une activité de plein air, ma sœur, le calendrier. Le seul fret en cause, celui de la pensée. Un instant d'égarement dans la tonte de la pelouse, un pincement du pouce et de l'index.

Je ne sais pas si ça porte chance mais ça (trans)porte (de) bonheur.


mercredi

Louise, Sophie, Claudette et Carmen à l'opéra


Hasard, concours de circonstances, synchronicités, simple curiosité, ou tout cela à la fois a présidé à la rencontre que je m'apprête à vous conter.

Prenons ma sœur, mes nièces, ma maman, de 6 ans et demi à 69 ans. Jamais elles n’avaient goûté à l’opéra. Comme des millions d’autres humains, elles étaient passées au travers des mailles tissées tant par les médias que ce que j’appellerais les réseaux artistiques et culturels. Filets jetés par des artistes ou de modestes spectateurs passionnés de la chose.

On ignore l’effet que produit une affiche de spectacle. Le miracle, aujourd’hui, d’une affiche qui attrape l’attention, suscite la curiosité, provoque l’achat de billets et l’expérience ultime de centaines d’humains rassemblés pour voir, écouter, vibrer en un seul lieu.

Reprenons ma sœur, Sophie, mes nièces, Alice, Louise, Lucie, ma maman, Claudette. Et une professeure d’école qui montre à ses élèves une prestation de Carmen par une chorale de la région sur vidéo-projecteur. La maîtresse y interprète des morceaux de Carmen. Elle ignore tout de l’effet produit sur Louise, 6 ans et demi. Louise n’a encore rien raconté à sa mère qui lui désigne quelques jours plus tard une belle affiche colorée (ci-haut). « Oh la belle affiche, dit-elle. Ça te dirait qu’on aille voir Carmen ? »

Je vous passe les détails. Elle dit oui. Ses sœurs disent non, leur mère ne les obligera pas. Sophie prépare Louise, l’interroge à plusieurs reprises, la petite persiste, elle veut voir Carmen. Elle lui fait écouter des extraits, lire l’histoire via un ouvrage pour enfants. Louise se passionne. Sophie m’en touche deux mots. Je regarde l’affiche sur internet et découvre éberlué le nom du chef d’orchestre, un ami perdu de vue, ami et voisin de ma sœur et moi quand nous habitions Bordeaux. Ni une ni deux, je contacte le chef d’orchestre et lui demande un service : permettre à Louise, Sophie, Claudette d’accéder aux coulisses après le spectacle, d'approcher la foule d'artistes, de fouler le même plancher, de rencontrer celui qui deux heures et quelques durant aura fait danser avec brio sa baguette, aura donné vie, tel l'apprenti sorcier dans Fantasia à un spectacle qui les aura, je l’espère, captivées.

À suivre.



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La Fabrique Opéra Bordeaux Aquitaine a choisi Carmen, le chef d'œuvre français absolu de Georges Bizet en version intégrale, qui enchantera le public néophyte comme averti. Sur scène 70 musiciens emmenés par le chef d'orchestre Lionel Gaudin-Villard, 80 choristes et 10 solistes venus de grandes scènes lyriques, mis en scène par Emmanuel Gardeil.

CARMEN 
* opéra-comique en quatre actes de Georges Bizet
* livret : Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée
* direction artistique et direction d'orchestre : Lionel Gaudin-Villard
* mise en scène : Emmanuel Gardeil
* orchestre symphonique : Molto Assai
* distribution : Anna Destraël (Carmen), Thomas Bettinger (Don José), Claudia Moulin (Micaëla), Benoît Gadel (Escamillo), Cécile Limal (Frasquita), Gaëlle Mallada (Mercédès), Maxime Cohen (Dancaïre), Olivier Montmory (Remendado), Guillaume Dussau (Zuniga), Benjamin Mayenobe (Moralès)

* Dimanche 28 mai 2017 - 16h30
Angoulême, Espace Carat / Réservations


* Samedi 10 juin 2017 - 20h
* Dimanche 11 juin 2017 - 16h
Bordeaux, Patinoire Mériadeck / Réservations

Faut pas pousser la jeune femme aux collants





Au supermarché dans la file derrière moi, la mamie glousse. Mon caddie la fait rire, dit-elle. Mon caddie rouge vif décoré de fruits pressés comme des sardines et leur protestation POUSSEZ PAS ! Vous êtes pressé ou quoi ? Au coin de la rue, un jeune homme ferraille avec un mannequin pour vitrine dont il a perdu la jambe. Il met un genou à terre et peine à visser la jambe sous l'œil goguenard du bistrotier. Une petite fille essuie les coups de langue fougueux d'un bouledogue anglais trop content de trouver sur son chemin une partenaire de jeu impromptue.

Des morceaux d'un puzzle divertissant que j'assemble en ce jour de grisaille parisienne.

Ligne 6 du métro direction Étoile. Sur le carré de sièges vides à ma droite prend place une jeune femme cheveux châtains tirés en un chignon. Elle glisse une main sous son manteau couleur crème, fait rouler le collant qu'elle a choisi d'ôter dans les transports publics, après moi les mouches ! D'un agile coup de talon, elle jette à terre ses bottines noires. Elle roule en boule le vieux collant et le fourre dans un sac à main d'où débordent une trousse à maquillage dorée, un châle à motifs géométriques, un poireau. Elle se contorsionne pour enfiler le collant flambant neuf qu'elle sort d'une boîte en carton, sous les yeux médusés de ma voisine de gauche. Ses petites boucles d'oreilles ornées d'un cœur argent et or dansent tandis qu'elle lève une fesse puis l'autre, une main glissée sans ménagement sous la taille de sa jupe bariolée violette et tirant sur le collant pour parfaire l'habillage. La manœuvre achevée, elle croise nonchalamment les jambes, chausse ses lunettes et consulte son téléphone, indifférente aux spectateurs tricotant dans leurs esprits leur petit scénario sur la jeune femme aux collants.

jeudi

Ses cliques et ses claques à la Saint-Glinglin

une petite mise en abyme

C'est drôle comment la caissière qui toussait sur mes panais atterrit aujourd'hui sur cette table de bistrot en terrasse, face au supermarché où elle et moi taillions en décembre dernier une petite bavette, au comptoir de son tapis roulant.

J'observe la foule des passants de seize heures et des poussières, je glane des bouts de conversations et de visages. Le serveur raconte aux clients venus de Compiègne se distraire à Paris qu'il aura tôt fait de prendre ses cliques et ses claques (ses jambes et ses sandales pour la traduction). Quand sonnerait l'heure de la retraire à la Saint-Glinglin.

J'annote, je biffe, je corrige une première version papier du recueil de chroniques que j'ambitionne de publier, je paie l'addition et pars promener mon caddie de mémé dans les travées du Monoprix. Au détour d'un rayon, je tombe nez à nez avec Rodica, pétulante habitante du quartier que j'ai croquée dans trois ou quatre de mes billets. Dans son accent chantant un peu la Roumanie, elle s'excuse de ne pas m'avoir reconnu. D'un geste elle me dit qu'elle était ailleurs mais qu'elle fera attention la prochaine fois. Je pense en serrant gentiment sa main gantée que je lui offrirai de bon cœur un exemplaire de mon recueil.

Faisant rouler mes achats sur les pavés de la rue Daguerre et slalomant entre la mendiante et la gamine au visage barbouillé de chocolat, je me dis que j'aurais mieux fait de le lui dire plutôt que de seulement le penser. Et je songe qu'elle le saura tôt ou tard car il lui arrive de s'échouer sur les pages de ce blog.


Je m'en tamponne le fondement avec un bras de grimpoteuthis femelle


Bébé grimpoteuthis* (abusivement appelé poulpe dumbo) nageant gaiement vers sa maman


Si j’avais de l’argent à jeter par les fenêtres, j’achèterais un brouilleur de téléphones portables et l’ajouterais à la parfaite panoplie du Parisien qui veut emmerder les emmerdeurs.

L’achat de cette bête est autorisé, son usage, en revanche, est règlementé voire interdit.

Avant, je fixais ces malappris qui, au mépris des règles de bien-vivre les plus élémentaires, racontaient leur trépidante vie en bus, en métro, au resto. Évoquant qui la nouvelle couleur de cheveux, qui le rendez-vous galant ayant mal tourné, qui le débrief d’une conf call aussi ennuyeuse qu’elle ne nous regarde pas, et j’en passe des vertes et des je m'en tamponne le fondement avec un bras de grimpoteuthis* femelle. À force de les fixer benoîtement, je ne parvenais à récolter qu’un vague sourcil interrogateur : mais qu’est-ce qu’il a c'ui-là, il veut ma photo ?

Désormais, le brouilleur en poche, je darderais un œil narquois sur mes futures victimes et actionnerais l’engin, créant les interférences utiles pour lire mon livre en paix. Je me nourrirais de l’expression interdite du quidam, de ses multiples et vaines tentatives pour renouer avec le patron chéri qu’il avait au bout du fil, puis de l’ennui mortel qui soudain le saisirait parce qu’il ne saurait plus quoi faire de son trajet, de ses dix doigts, de son temps, de sa vie. L’abîme.

Le prof malicieux ne soupçonnera plus ses élèves de SMS ou d'échanges via Snapchat.
Le voyageur fera une sieste peinarde sans sonneries ou conversations intempestives.
Le rêveur ne sera plus dérangé dans son rêve ouaté de silence. 

Et cœtera.


D’aucuns rêvent du don d’ubiquité, de se voir téléporté, de lire dans les pensées, de regarder sous les jupes des filles ou les kilts des garçons, moi je rêve par exemple d’un monde où les ordures jetées par la fenêtre de la voiture reviendraient dans la face du conducteur indélicat ou dans le lit douillet de son domicile, je rêve aussi d’un espace public où la promiscuité interdirait les conversations téléphoniques.

Et l’on s’entendrait enfin penser.


samedi

Ça schtroumpfe ?



Je l'avoue, je suis joueur. Et taquin. Je vous explique. Voilà deux semaines que je reçois des SMS intrigants. Auxquels j'ai répondu, non sans me gratter la comprenette.

Extraits :

L'inconnu(e) – Tiens, tu as le mien =)
Moi – Qui est-ce ?
L'inconnu(e) – À ton avis, à qui as-tu donné ton numéro, y a pas longtemps ?
Moi – À quelqu'un dont le numéro pourrait correspondre au tien :)
L'inconnu(e) – MDR ... Bon tu sais qui c'est au moins ?
Moi – Oui.
L'inconnu(e) – Ah ça va alors. Alors je vais bientôt la voir en vrai ? =)
Moi – Ma pomme ?
L'inconnu(e) – Hein quoi ? j'ai pas tout compris, là.
Moi – Moi non plus.

Silence radio pendant une semaine. Puis l'inconnu(e) lance un « ok » un tantinet blasé. Un « ok » auquel je ne réponds pas. Je joue le bel indifférent. Silence de plusieurs jours. 

L'inconnu(e) revient à l'attaque :
L'inconnu(e) – Schtroumpfette ♥
Moi – Ça schtroumpfe ?
L'inconnu(e) – Moi pas comprendre ton message, là ^^
Là, je décide d'en avoir le cœur net. Je compose le numéro.
Moi – Bonsoir, c'est Laurent.
L'inconnu – C'est pas Jessica ?
Moi(de ma voix la plus masculine) Non, c'est Laurent.
Il est 22 heures. L'inconnu (u) raccroche et s'en va peut-être faire une nouvelle tournée des bars, en quête d'une nouvelle Jessica. 


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Et vous, comment ça schtroumpfe ?