Le blog d’un animal mâle qui aime : Paris, le bruit des haricots verts que l’on équeute, le Petit Robert, ouvrir une vieille armoire, French & Saunders, le champagne, ses cravates Burberry reprisées, le premier café de la journée, Les Nuls l'Emission, courir dans la neige comme un gamin, les raccourcis clavier, la compagnie des livres, Ella Fitzgerald, son araignée au plafond, l'étreinte d'un homme, l’autodérision, Wall-e, lézarder au soleil, les poncifs :)

vendredi

Des smileys et des cœurs plein les mirettes





Sarah s'est vue mourir. Un matin que je travaillais à l'hôtel où elle séjourne avec Michel depuis quelques semaines, elle happe mon attention alors que je suis occupé avec d'autres clients. Elle ne se sent pas bien, pas bien du tout. J'abandonne mes clients pour accompagner Sarah dans sa chambre. J'informe mes collègues à la réception et la direction de où je me trouve, avec qui et pourquoi. Elle tousse à s'en faire péter les poumons, elle peine à respirer. Elle s'allonge sur le lit, je lui tiens compagnie le temps que Michel nous rejoigne et prenne le relai.

Nous appellerons les secours. Qui arrivent assez vite et c'est heureux. Sarah me demande de passer par l'entrée de service. Je l'accompagne jusqu'au véhicule des pompiers. Elle me dit et me répète entre deux quintes de doux : ne me lâchez pas, s'il vous plaît, je vous en supplie, Laurent, ne me lâchez pas. Je lui tiens la main, la réconforte à ma façon.

Sarah est revenue des urgences, elle y a passé quelques nuits blanches. Elle va mieux.

Elle m'offre de contempler les feux d'artifice avec Michel depuis la terrasse de leur suite. Je décline l'invitation. Pour plein de raisons idiotes.

Quand Sarah passa à la réception c'est un sourire rayon de soleil et une bise claquée de la main envoyée avec candeur et générosité à l'équipe. J'ai changé d'avis. J'ai accepté de rejoindre mes clients qui retournent le don d'hospitalité au réceptionniste dont c'est le métier.

- Je ne sais pas pourquoi. Je n'osais pas. Par timidité peut-être.
- Tout ça c'est des conneries, rétorque-t-elle en balayant mes arguments d'un revers de la main.
- C'est exactement ce que je me suis dit quand je vous ai envoyé ce SMS.

Quand elle passe à la réception le soir du 14 juillet pour aller faire quelques emplettes, mes yeux pétillent d'anticipation. Sarah revient une baguette de pain sous le bras. Devant mes collègues et d'autres clients perplexes, elle rompt le pain et me tend le quignon tout chaud que je grignote vite fait.

Sur leur terrasse, à boire et à manger. Et la Tour Eiffel qui va emplir les mirettes des 500 000 spectateurs massés sur le Champ-de-Mars, jeter de la poudre à nos yeux éblouis, des feux d'artifice en forme de smileys et de cœurs, trente minutes de joie partagée. 

Bras dessus bras dessous, Michel à sa gauche et moi à sa droite, Sarah s'émerveille de tant de beauté. Elle m'apporte régulièrement un bout de pain surmonté d'une tranche de saucisson, remplit mon verre. Telle une petite fille de huit ans, elle tricote les superlatifs, fait des wow, des c'est-magnifique, des c'est-beau, elle partage son bonheur d'être en vie et en bonne compagnie.

Nous refaisons le monde et mettons Paris en bouteille jusqu'à trois heures du matin.



mardi

Voisin, voisine, pas tranquilles

Je croise sur son napperon une part de pizza qui se dore l'anchois au soleil.
 
Je n'habite pas encore à Marseille mais j'ai déjà adopté des voisines, celles de mon ami.

Mon ami et ses drôles de dames de voisines qui activent parfois le plan anti-cafards et se chargent à tour de rôle de faire déguerpir les squatteurs du hall d'immeuble qui par leur caquetage, leur fumette, jour et nuit, nous empêchent de lire de dormir ou de penser.

Les voisins se suivent et ne se ressemblent pas.

Le vieux cornichon de l'étage en-dessous qui déplace ses meubles ou lance une lessive à 4h du matin. Quand on lui dit bonjour il aboie : quoi ! me parlez pas, je me mélange pas avec des gens comme vous. On l'a surnommé le vieux qui attend la mort. C'est pas sympa mais c'est comme ça.

Le voisin patient occasionnel de l'hôpital psy d'à côté qui hurle sans relâche sur son ectoplasme de mère ou supplie sa voisine de lui prêter 2€.

Le gros tout nu d'en face.

Ou le voisin dont je ne connais pour le moment que les sommations à ses rendez-vous galants : "Alleeeeeez ! Fais-moi un bisou !"

Le gars du quartier qui te propose d'acheter les déjections de ton chien.

La nana pas tranquille qui demande si tu as mis des agrafes dans le courrier que tu t'apprêtes à poster. Elle a peur des agrafes. Elle préfère les trombones.

La voisine joviale qui découpe sur les cartons de pizza les "bons pour" et invite ses voisins chez Zazza. On sirote du rosé frais on grignote des pizzas, on cancane sous le chant des cigales qui "s'époumonent" pour couvrir le tohu-bohu de la circulation boulevard Baille.

La même voisine qui brique l'entrée de l'immeuble parce que le bailleur 13 Habitat pour ne pas le citer n'envoie plus personne depuis trois mois. Le même bailleur qui demande un devis pour le remplacement de deux ampoules. Un devis !

La gentille dame qui m'envoie des sms pour dire "c'est lundi, bises" ou "c'est mercredi, bises" ou "il va pleuvoir, bises" ou me suggère d'emporter une cigale dans ma valise pour Paris. Je la croise qui se bidonne en tapotant les sms qu'elle m'envoie. Elle me raconte ses courses, la planche à repasser qu'elle a laissée à mi-chemin chez le marchand de fruits et légumes. Il fait trop chaud. Elle est déjà chargée comme un âne. Je vais la lui chercher.

Je croise sur son napperon une part de pizza qui se dore l'anchois au soleil.

Chez le maraîcher, on me voit traverser la boutique une planche à repasser sous le bras et on taquine le patron : j'ignorais que tu vendais des meubles.

dimanche

Les mains de mon père


Ces mains ont semé planté bêché cueilli pétri,
Elles ont ramassé des cèpes, les ont cuisinés,
Ces mains ont chassé pêché ramé écrit construit,
Elles ont aimé ses frères, sa sœur, ma mère,
Il s’en est fallu de peu pour qu’elles ne touchent plus,
et n’essuient plus de larmes.
J’ai effleuré ces mains sur un lit d’hôpital,
j'y ai puisé la force de continuer à vivre, aimer et rire.

Papa, ce poème, tu ne le connaissais pas.
Les mots qui l'irriguent sont une preuve de l'amour que je te porte.
Une sorte de rempart que j'érige contre la maladie qui t'abîme.
Ce que je vais te dire te semblera bien naïf, venant de moi, un presque jeune homme bien portant, qui ne connaît pas, comme toi, dans sa chair, dans son âme, la souffrance, la privation de ses capacités d'antan...

Mais je te le dis avec amour :

Tu es vivant, tu as sous les yeux, auprès du cœur une femme, deux enfants, trois merveilleux anges que sont tes petites-filles, un jardin que tu ne pourras certes pas modeler entièrement selon ton désir mais qui te réserve ses éclats de surprises, de bonheur. Tu as à portée de main ces mésanges, rouges-gorges et chardonnerets, que tu guettes du coin de l'œil, cette chatte que tu as apprivoisée et qui accourt à ton approche des arbres fruitiers endormis. Ce jardin ou un autre. Ces ingrédients qui attendent de se frotter à ton inventivité, ton talent de cuisinier.
Et les millions d'instants qui éveillent ton amour de la vie et ton âme d'enfant.

Aujourd'hui je reprends ce texte et tu n'es plus là,
Je pense à toi.

Je suis d'humeur à prêter forme aux nuages

Depuis le Pont de la Concorde, on distingue le Louvre,
Notre-Dame, la Coupole de l'Institut de France, le Musée d'Orsay

Le Pont Alexandre III, le Grand Palais

Nuages
C'est l'été avant l'heure. Touristes et Parisiens investissent terrasses de cafés, parcs et berges de la Seine. On sort la petite robe, le bermuda, le chapeau, les espadrilles. On consomme du rosé à bord de péniches, on étend sa petite nappe vichy, on entrechoque des flûtes en plastique, on oublie cinq minutes le désastre du monde. Balançant les pieds au-dessus de l'eau, j'attends Jonathan et Joan. Je suis d'humeur à prêter forme aux nuages.

J'observe un canard,
Catalina y voit un cœur,
LaurentAix une botte de 7 lieux,
Jeff distingue un navire pirate,
Fanny un drakkar, 
Jordan imagine une poule,
Val perçoit un Casper allongé, 
MissUnderstood un gentil dragon,
Céline W aperçoit un canard-dragon,
M-Christine me propose de changer de lunettes,
Alain V me soupçonne d'avoir abusé du pétard,
Fred, pour sa part, voit un nuage.


mardi

1 cadeau écolo

Cueilli le 22 mai 2017 en Charente (merci Sophie)

Un trèfle à quatre feuilles.

Je ne sais pas si ça porte chance.

L'important c'est la poésie des petites choses, l'important c'est le brin d'herbe ou la rose.

Pour le cadeau en question il n'y a eu ni ouvrier ni enfant exploité. Il n'y a pas eu d'emballage plastique, de papier bulle. Pas d'avion pas de cargo ou de transport polluant. La seule particule fine en cause ? L'acrostiche composée par une activité de plein air, ma sœur, le calendrier. Le seul fret en cause, celui de la pensée. Un instant d'égarement dans la tonte de la pelouse, un pincement du pouce et de l'index.

Je ne sais pas si ça porte chance mais ça (trans)porte (de) bonheur.


mercredi

Louise, Sophie, Claudette et Carmen à l'opéra


Hasard, concours de circonstances, synchronicités, simple curiosité, ou tout cela à la fois a présidé à la rencontre que je m'apprête à vous conter.

Prenons ma sœur, mes nièces, ma maman, de 6 ans et demi à 69 ans. Jamais elles n’avaient goûté à l’opéra. Comme des millions d’autres humains, elles étaient passées au travers des mailles tissées tant par les médias que ce que j’appellerais les réseaux artistiques et culturels. Filets jetés par des artistes ou de modestes spectateurs passionnés de la chose.

On ignore l’effet que produit une affiche de spectacle. Le miracle, aujourd’hui, d’une affiche qui attrape l’attention, suscite la curiosité, provoque l’achat de billets et l’expérience ultime de centaines d’humains rassemblés pour voir, écouter, vibrer en un seul lieu.

Reprenons ma sœur, Sophie, mes nièces, Alice, Louise, Lucie, ma maman, Claudette. Et une professeure d’école qui montre à ses élèves une prestation de Carmen par une chorale de la région sur vidéo-projecteur. La maîtresse y interprète des morceaux de Carmen. Elle ignore tout de l’effet produit sur Louise, 6 ans et demi. Louise n’a encore rien raconté à sa mère qui lui désigne quelques jours plus tard une belle affiche colorée (ci-haut). « Oh la belle affiche, dit-elle. Ça te dirait qu’on aille voir Carmen ? »

Je vous passe les détails. Elle dit oui. Ses sœurs disent non, leur mère ne les obligera pas. Sophie prépare Louise, l’interroge à plusieurs reprises, la petite persiste, elle veut voir Carmen. Elle lui fait écouter des extraits, lire l’histoire via un ouvrage pour enfants. Louise se passionne. Sophie m’en touche deux mots. Je regarde l’affiche sur internet et découvre éberlué le nom du chef d’orchestre, un ami perdu de vue, ami et voisin de ma sœur et moi quand nous habitions Bordeaux. Ni une ni deux, je contacte le chef d’orchestre et lui demande un service : permettre à Louise, Sophie, Claudette d’accéder aux coulisses après le spectacle, d'approcher la foule d'artistes, de fouler le même plancher, de rencontrer celui qui deux heures et quelques durant aura fait danser avec brio sa baguette, aura donné vie, tel l'apprenti sorcier dans Fantasia à un spectacle qui les aura, je l’espère, captivées.

À suivre.



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La Fabrique Opéra Bordeaux Aquitaine a choisi Carmen, le chef d'œuvre français absolu de Georges Bizet en version intégrale, qui enchantera le public néophyte comme averti. Sur scène 70 musiciens emmenés par le chef d'orchestre Lionel Gaudin-Villard, 80 choristes et 10 solistes venus de grandes scènes lyriques, mis en scène par Emmanuel Gardeil.

CARMEN 
* opéra-comique en quatre actes de Georges Bizet
* livret : Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée
* direction artistique et direction d'orchestre : Lionel Gaudin-Villard
* mise en scène : Emmanuel Gardeil
* orchestre symphonique : Molto Assai
* distribution : Anna Destraël (Carmen), Thomas Bettinger (Don José), Claudia Moulin (Micaëla), Benoît Gadel (Escamillo), Cécile Limal (Frasquita), Gaëlle Mallada (Mercédès), Maxime Cohen (Dancaïre), Olivier Montmory (Remendado), Guillaume Dussau (Zuniga), Benjamin Mayenobe (Moralès)

* Dimanche 28 mai 2017 - 16h30
Angoulême, Espace Carat / Réservations


* Samedi 10 juin 2017 - 20h
* Dimanche 11 juin 2017 - 16h
Bordeaux, Patinoire Mériadeck / Réservations

Faut pas pousser la jeune femme aux collants





Au supermarché dans la file derrière moi, la mamie glousse. Mon caddie la fait rire, dit-elle. Mon caddie rouge vif décoré de fruits pressés comme des sardines et leur protestation POUSSEZ PAS ! Vous êtes pressé ou quoi ? Au coin de la rue, un jeune homme ferraille avec un mannequin pour vitrine dont il a perdu la jambe. Il met un genou à terre et peine à visser la jambe sous l'œil goguenard du bistrotier. Une petite fille essuie les coups de langue fougueux d'un bouledogue anglais trop content de trouver sur son chemin une partenaire de jeu impromptue.

Des morceaux d'un puzzle divertissant que j'assemble en ce jour de grisaille parisienne.

Ligne 6 du métro direction Étoile. Sur le carré de sièges vides à ma droite prend place une jeune femme cheveux châtains tirés en un chignon. Elle glisse une main sous son manteau couleur crème, fait rouler le collant qu'elle a choisi d'ôter dans les transports publics, après moi les mouches ! D'un agile coup de talon, elle jette à terre ses bottines noires. Elle roule en boule le vieux collant et le fourre dans un sac à main d'où débordent une trousse à maquillage dorée, un châle à motifs géométriques, un poireau. Elle se contorsionne pour enfiler le collant flambant neuf qu'elle sort d'une boîte en carton, sous les yeux médusés de ma voisine de gauche. Ses petites boucles d'oreilles ornées d'un cœur argent et or dansent tandis qu'elle lève une fesse puis l'autre, une main glissée sans ménagement sous la taille de sa jupe bariolée violette et tirant sur le collant pour parfaire l'habillage. La manœuvre achevée, elle croise nonchalamment les jambes, chausse ses lunettes et consulte son téléphone, indifférente aux spectateurs tricotant dans leurs esprits leur petit scénario sur la jeune femme aux collants.

jeudi

Ses cliques et ses claques à la Saint-Glinglin

une petite mise en abyme

C'est drôle comment la caissière qui toussait sur mes panais atterrit aujourd'hui sur cette table de bistrot en terrasse, face au supermarché où elle et moi taillions en décembre dernier une petite bavette, au comptoir de son tapis roulant.

J'observe la foule des passants de seize heures et des poussières, je glane des bouts de conversations et de visages. Le serveur raconte aux clients venus de Compiègne se distraire à Paris qu'il aura tôt fait de prendre ses cliques et ses claques (ses jambes et ses sandales pour la traduction). Quand sonnerait l'heure de la retraire à la Saint-Glinglin.

J'annote, je biffe, je corrige une première version papier du recueil de chroniques que j'ambitionne de publier, je paie l'addition et pars promener mon caddie de mémé dans les travées du Monoprix. Au détour d'un rayon, je tombe nez à nez avec Rodica, pétulante habitante du quartier que j'ai croquée dans trois ou quatre de mes billets. Dans son accent chantant un peu la Roumanie, elle s'excuse de ne pas m'avoir reconnu. D'un geste elle me dit qu'elle était ailleurs mais qu'elle fera attention la prochaine fois. Je pense en serrant gentiment sa main gantée que je lui offrirai de bon cœur un exemplaire de mon recueil.

Faisant rouler mes achats sur les pavés de la rue Daguerre et slalomant entre la mendiante et la gamine au visage barbouillé de chocolat, je me dis que j'aurais mieux fait de le lui dire plutôt que de seulement le penser. Et je songe qu'elle le saura tôt ou tard car il lui arrive de s'échouer sur les pages de ce blog.


Je m'en tamponne le fondement avec un bras de grimpoteuthis femelle


Bébé grimpoteuthis* (abusivement appelé poulpe dumbo) nageant gaiement vers sa maman


Si j’avais de l’argent à jeter par les fenêtres, j’achèterais un brouilleur de téléphones portables et l’ajouterais à la parfaite panoplie du Parisien qui veut emmerder les emmerdeurs.

L’achat de cette bête est autorisé, son usage, en revanche, est règlementé voire interdit.

Avant, je fixais ces malappris qui, au mépris des règles de bien-vivre les plus élémentaires, racontaient leur trépidante vie en bus, en métro, au resto. Évoquant qui la nouvelle couleur de cheveux, qui le rendez-vous galant ayant mal tourné, qui le débrief d’une conf call aussi ennuyeuse qu’elle ne nous regarde pas, et j’en passe des vertes et des je m'en tamponne le fondement avec un bras de grimpoteuthis* femelle. À force de les fixer benoîtement, je ne parvenais à récolter qu’un vague sourcil interrogateur : mais qu’est-ce qu’il a c'ui-là, il veut ma photo ?

Désormais, le brouilleur en poche, je darderais un œil narquois sur mes futures victimes et actionnerais l’engin, créant les interférences utiles pour lire mon livre en paix. Je me nourrirais de l’expression interdite du quidam, de ses multiples et vaines tentatives pour renouer avec le patron chéri qu’il avait au bout du fil, puis de l’ennui mortel qui soudain le saisirait parce qu’il ne saurait plus quoi faire de son trajet, de ses dix doigts, de son temps, de sa vie. L’abîme.

Le prof malicieux ne soupçonnera plus ses élèves de SMS ou d'échanges via Snapchat.
Le voyageur fera une sieste peinarde sans sonneries ou conversations intempestives.
Le rêveur ne sera plus dérangé dans son rêve ouaté de silence. 

Et cœtera.


D’aucuns rêvent du don d’ubiquité, de se voir téléporté, de lire dans les pensées, de regarder sous les jupes des filles ou les kilts des garçons, moi je rêve par exemple d’un monde où les ordures jetées par la fenêtre de la voiture reviendraient dans la face du conducteur indélicat ou dans le lit douillet de son domicile, je rêve aussi d’un espace public où la promiscuité interdirait les conversations téléphoniques.

Et l’on s’entendrait enfin penser.


samedi

Ça schtroumpfe ?



Je l'avoue, je suis joueur. Et taquin. Je vous explique. Voilà deux semaines que je reçois des SMS intrigants. Auxquels j'ai répondu, non sans me gratter la comprenette.

Extraits :

L'inconnu(e) – Tiens, tu as le mien =)
Moi – Qui est-ce ?
L'inconnu(e) – À ton avis, à qui as-tu donné ton numéro, y a pas longtemps ?
Moi – À quelqu'un dont le numéro pourrait correspondre au tien :)
L'inconnu(e) – MDR ... Bon tu sais qui c'est au moins ?
Moi – Oui.
L'inconnu(e) – Ah ça va alors. Alors je vais bientôt la voir en vrai ? =)
Moi – Ma pomme ?
L'inconnu(e) – Hein quoi ? j'ai pas tout compris, là.
Moi – Moi non plus.

Silence radio pendant une semaine. Puis l'inconnu(e) lance un « ok » un tantinet blasé. Un « ok » auquel je ne réponds pas. Je joue le bel indifférent. Silence de plusieurs jours. 

L'inconnu(e) revient à l'attaque :
L'inconnu(e) – Schtroumpfette ♥
Moi – Ça schtroumpfe ?
L'inconnu(e) – Moi pas comprendre ton message, là ^^
Là, je décide d'en avoir le cœur net. Je compose le numéro.
Moi – Bonsoir, c'est Laurent.
L'inconnu – C'est pas Jessica ?
Moi(de ma voix la plus masculine) Non, c'est Laurent.
Il est 22 heures. L'inconnu (u) raccroche et s'en va peut-être faire une nouvelle tournée des bars, en quête d'une nouvelle Jessica. 


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Et vous, comment ça schtroumpfe ?

vendredi

Arrête de râler, c’est contagieux !

Je travaillais dans un château en Dordogne (). Je vous donne l'adresse, y a prescription, va.

Petit retour en arrière. 

J’ai parfois honni le riche ou l’imbécile, le bourgeois ou le sous-chef graveleux. J’étais probablement sous l’influence de ce collègue soupe au lait pour qui le Château ne trouvait jamais grâce à ces yeux. Rien n’allait. Tout partait à vau-l'eau. Ils verraient ce qu’ils verraient lorsqu’il les quitterait. Jamais il n’avait vu ça. La photocopieuse méritait bien un coup de pied, et il ne se privait pas pour le lui asséner. Je finissais par lui dire, me surprenant à rouspéter à mon tour contre les toiles d’araignée ornant tentures, appliques, et recoins du Château : « Arrête de râler, c’est contagieux. » J’avais vite compris ce qui l’eût contenté: un hôtel sans clients pour l’emmerder.

Une semaine plus tôt, un client VIP souhaitait utiliser une de nos salles fitness. Il avait d’ailleurs choisi le Château pour ses salles fitness. Un énervé des machines à faire souffler comme un bœuf et gonfler les biscotos. Mais après tout, chacun sa marotte. Il fallait lui en donner pour son argent. Je m’enquérais donc du passe général et lui ouvrais sa caverne d’Ali-Baba.

Donnant ensuite les consignes à l’ami soupe au lait – laisser à ce client l’accès libre à son dada – je le vois bouillir. « Non mais oh ! on leur donne de mauvaises habitudes… » Les bras m’en sont tombés. Je vous épargne la suite du dialogue où je lui explique grosso-modo que sans client, il pourrait jouer aux boules tout son soûl. Et sans salaire.

- Oh là là, y a du monde demain. Peuvent pas rester chez eux ? Fait chier.

Mais ce qui le met véritablement hors-de-lui, c’est le client anglophone qui ne parle pas français. Dans un élan de mauvaise foi assez truculent, il vitupère : « Ils ne font aucun effort. Jamais vu ça. Tu vas dans un pays, tu parles la langue, c’est la moindre des choses. » J’aimerais bien l’y voir, avec son pull mal ajusté, sa cravate peinant à atteindre sa ceinture. Partirait-il à Java qu’il parlerait le javanais ?

Un soir de juillet, un orage surprit le Château et ses résidents. La collègue réceptionniste courait avec ses seaux pour contenir bon an mal an les fuites ici et là ; elle répondait à la panique des clients par le sourire et une épatante efficacité. Elle avait terminé son service depuis une heure déjà, mais au diable l’avarice. Plus de wi-fi, plus d’Internet, plus de téléphone, plus de standard. Deux clients britanniques se présentent à la réception s’alarmant de ne pouvoir appeler leur famille au pays.

Joignant le geste à la parole, l’ami soupe au lait rétorque : « standard. téléphone. BOOM. » et tourne les talons, dévoilant des chaussettes blanches sous un pantalon de costume aux ourlets partis en grève illimitée.

Standard. téléphone. BOOM.




Illustration: William-Adolphe Bouguereau – La Soupe (1865)

mercredi

Elle croque des portraits dans le métro



Dans le métro, elle croque des portraits.
Je la vois.
Un jeune homme s'assied. Elle le dessine.
Je les vois.
Elle lève le regard, le baisse, le lève au gré des coups de crayon.
Elle le regarde.
Ils ne me voient pas.
Il descend du train. Elle descend et le suit.
Je descends et la suis. Je les suis.
Je ne suis pas dans ses croquis.
Ils sont dans les miens, dans mon esprit. Je les possède, ils ne le savent pas.
Après quoi court-il? Elle lui court après.
Elle le perd de vue. Je l'ai perdu.
Elle s'arrête, s'assied, ouvre son cahier, le regarde qui est parti.
Elle dessine les gens qu'on ne voit qu'une fois dans sa vie.
Ces gens, je les regarde qui lisent par-dessus l'épaule, qui pensent, se taisent.
Je regarde ce silence.
Elle écoute les traits de ses esquisses.
Ils sont à elle.
Ils m'échappent encore.


(Réédition du 25/03/07)

mardi

L'inconnue à la parka framboise


C'est un temps à ne pas mettre un orteil hors de la couette, il pleut il vente il giboule je descends la rue Émile Richard qui perce le cimetière du Montparnasse pour atteindre le métro Raspail, la ligne 6 subit une nouvelle avarie, j'appelle pour signaler mon retard à mes collègues, je me plonge dans un roman pour fuir ce tableau peu ragoûtant.

Renfrogné dans mon costume trois pièces, je sens un timide tapotement sur mon épaule droite. Ma voisine s'enquiert de ma lecture. Je ne sais pas rabrouer la curiosité d'une inconnue, je réponds aux questions de la dame.

- Combien ça coûte ? dit-elle en désignant ma liseuse.
- 100€ environ.
- Ça fait 1000 dirhams.
- Vous voulez vous acheter une tablette ou une liseuse ? Ça c'est plutôt pour lire des romans, par exemple.
- Ma fille travaille bien, je veux lui offrir quelque chose de bien, quelque chose d'utile.
- Quel âge a votre fille ?
- 19 ans.

Tandis que le métro nous véhicule sous un Paris morne et tranquille, la conversation impromptue nous emmène au Maroc dont la dame emmitouflée dans sa parka framboise évoque les saveurs, les couleurs.

- Les gens y sont gentils. Bon... c'est comme partout, à Paris ou à Maroc, y a des voleurs partout.

Je sens dans ses propos qu'elle compose avec les clichés dont sont victimes ses compatriotes. Elle s'excuse d'ailleurs des portes ouvertes qu'elle enfonce. Que j'enfonce avec elle.

Comme elle a trouvé un compagnon de voyage plutôt disposé à parler, le temps des quatre arrêts qu'il nous reste à combler, elle me dit qu'elle a voyagé, commencé par changer les draps dans les hôtels, puis s'occuper des petits-déjeuners, a commencé tout en bas avant d'acheter son petit hôtel puis d'aller rejoindre son fils à Boston en Amérique. Puis elle est revenue à ses premiers amours, Paris.

Il est temps de nous dire au revoir. Elle me remercie d'avoir papoté avec elle, les gens ne se parlent plus, dit-elle, mais si mais si, je réponds. Au revoir madame. Au revoir monsieur, dit-elle en refermant sa main sur mon bras comme pour me garder encore un peu avec elle.

Sur le chemin me conduisant au boulot, sous le déluge des giboulées de mars, je garde au chaud le sourire ardent de l'inconnue.


samedi

Où l'ami raconte la genèse d'un premier roman



C'est un auteur que j'espère bientôt publié. J'ai eu le privilège de figurer parmi les 3 personnes qui ont lu le manuscrit avant dernières corrections et envoi aux éditeurs. C'est un roman qui fera parler de lui, pour la liberté de ton, pour l'histoire qu'il raconte, pour sa qualité littéraire surtout.

Avant qu'il ne loge dans votre sac de plage, ne se fraie un chemin dans votre esprit, et n'y distille son mystère, un premier roman est pour son auteur un parcours du combattant, une aventure. C'est cette aventure que je vous invite à lire sur le blog que l'auteur inaugure ici : Chroniques de l'assassin.

vendredi

Le jour où j'ai quitté Facebook


J'ai quitté Facebook, je vais bien, merci.

La vie est trop courte pour liker des statuts Facebook ou pour pour se faire rembourser la différence si l'on trouve moins cher ailleurs. Tout est question de mesure me direz-vous et vous aurez raison de me le dire. En vrai, ça me taraudait depuis belle lurette de supprimer mon compte Facebook. La chose est faite et me laisse une drôle de sensation, comme de m'être libéré d'un poids un peu honteux.

J'ai choisi de ne plus jouer ce double-jeu qui consiste à critiquer la bête et continuer de la bichonner. J'ai lu récemment chez certains de mes amis un message convoquant je ne sais plus quel article de je ne sais plus quelle convention internationale au nom de la sacrosainte protection de leurs données. Quelle naïveté ! L'utilisateur en rejoignant Facebook a signé des conditions générales d'utilisation longues comme un dimanche sans pain et consenti à ce que Facebook utilise à des fins commerciales ses données, celles de ses amis, sa navigation, ses favoris, ses goûts ses couleurs ses envies ses achats, tout.

Croire qu'en 2017 un outil gratuit et extraordinairement puissant n'ait pour but que de divertir, informer ou éveiller les consciences est non seulement vain mais absurde. Bien entendu, libre à chacun de ne donner à l'Ogre que le strict minimum de données réelles, personnelles et intimes, d'en faire un usage raisonné. J'ai préféré pour ma part passer mon tour et opter pour les chemins de traverse : écrire ici ce que j'aurais pu écrire sur Facebook, et développer, illustrer, raconter. Tirer profit du téléphone, de l'e-mail, et même, soyons fous, de la carte postale pour entretenir de loin en loin les amitiés. Remplacer le like ou le commentaire sur Facebook par une tape sur l'épaule, une poignée de mains, un regard, un bavardage autour d'un café, d'un verre de vin, d'un déjeuner.

C'est un peu une gageure. Mais ça vaut le coup d'essayer.

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* Pas folle la guêpe. Je n'ai pas encore jeté le bébé avec l'eau du bain. J'ai conservé Twitter :-)

* Et vous ? Quel usage faites-vous de Facebook ? Êtes-vous prêt à vous en séparer, oui, non, peut-être, pourquoi ?

* Voici un article fouillé, pertinent, que je soumets à votre sagacité.

* À toutes fins utiles : le lien pour supprimer son compte.